Un conte mis en scène ? Les réécritures : Cendrillon, de Joël Pommerat.

Cendrillon
Titre : Cendrillon | Auteur : Joël Pommerat | Nb pages : 192

 

Rien que pour vous, nous lançons l’ouverture d’une toute nouvelle rubrique : celle des réécritures !

Nous excluons de ce terme les adaptations cinématographiques, comme nous essaierons de les traiter mais dans une tout autre partie du blog. Ici, ce que nous entendons, ce sont les adaptations papiers, que ce soit dans un genre différent ou non. Une réécriture d’histoire quoi. Assez difficile de vous donner une explication plus claire, alors passons tout de suite au premier article pour illustrer cette rubrique !


A peine sortie de l’enfance, une toute jeune fille s’est tenue au chevet de sa mère gravement malade. N’ayant pas bien compris l’ultime murmure de la mourante, n’ayant pas osé la faire répéter, voilà Sandra liée à cette phrase :  » Tant que tu penseras à moi tout le temps, sans jamais m’oublier plus de cinq minutes, je ne mourrai pas tout à fait. « 
Comment naviguer entre les cendres du passé, le réel qui s’impose, la vie effervescente et une imagination débordante ? Voilà les questions que pose avec délicatesse et poésie Joël Pommerat, l’un des plus grands metteurs en scène de notre époque.
Cette lumineuse réinvention d’un mythe, pleine d’humour, de cruauté et d’émotion, est ici commentée par Marion Boudier, docteur en arts du spectacle et agrégée de lettres modernes, qui en éclaire les thèmes saillant – le malentendu, le deuil – et évoque la mise en scène comme élément indissociable de l’écriture théâtrale chez Joël Pommerat. 


 

Défaites vous tout de suite de notre chère Cendrillon Disney, vous n’y retrouverez rien. Ce dramaturge nous offre une version bien plus sombre de la princesse au soulier de verre, donc vous n’aurez pas une chansonnette pendant que des souris et des oiseaux s’apprêtent à faire la damoiselle toute belle, non.

Aller, pour vous montrer directement les différences évidentes, cassons ces images que l’on a suite au dessin animé. Débutons d’abord par le prénom, Cendrillon. Dans l’oeuvre de Pommerat, nous avons à faire à Sandra, prénom tout à fait ordinaire. Ses deux belles-sœurs, qui auront au moins garder l’aigreur et la bêtise de celles du Disney, s’amusent à l’appeler Cendrier. Alors, d’où vient Cendrillon ? me direz-vous. De son entrevue avec le prince, quand elle se présente. Celui-ci voulant savoir comment elle se nomme, elle lui répond tout naturellement qu’en ce moment, on la rebaptise  » Cendrier « , mais celui-ci entend Cendrillon. Il est donc le seul à la nommer ainsi, ce qui permet de montrer qu’elle n’est Cendrillon qu’aux yeux du prince, et qu’à son exception elle est une tout autre personne.
Ensuite, le mythe du soulier de verre. Brisons le d’un coup : il n’existe pas dans cette version. La seule chose en verre, c’est la maison de la belle-mère, qui permet à cette dernière et à ses filles de guetter le monde et de se moquer d’eux ( comme lorsque le père de Sandra vient pour la première fois ). De plus, les oiseaux se heurtent et meurent contre cette maison, manière de montrer le sadisme de la propriétaire. Cependant, l’idée du soulier est gardée, mais totalement revisitée : c’est le prince qui donne une de ses chaussures, en  » souvenir  » mais également en moyen de reconnaissance. Dans l’animation Disney – parce que je n’ai pas lu le conte donc je ne peux partir de là – le roi fait essayer le soulier de verre à toutes les jeunes filles du bal jusqu’à retrouver le bon pied pour la chaussure ; ici, le roi passe par le domicile de la belle-mère et Cendrillon montre la chaussure du prince, ce qui lui permet d’être reconnu comme celle ayant marqué le jeune homme.
Autre élément très important de ce conte : notre chère marraine la Bonne Fée ! Je vous préviens, ne soyez pas enthousiaste à l’idée de ce nom. Le carrosse né d’une citrouille ? Ici, nous avons tout simplement une voiture. ( eh oui, le XXIème siècle ne fait pas rêver hein ? ) Une splendide robe de bal ? Non non, Sandra se voit obligée de porter l’une des robes de soirée de sa défunte mère parce que cette Marraine là n’est pas très experte en magie. Bien qu’elle fasse apparaître une boîte dans laquelle Sandra n’a qu’à pénétrer pour pouf! magie! avoir soi-disant la tenue de ses rêves. Sauf que, ahum, pas du tout, elle terminera même avec une déguisement de mouton. Voyez un peu la Bonne Fée n’est-ce pas ?

Grâce à Joël Pommerat, vous avez donc une redécouverte du conte totale, sous un tout nouvel angle. Cette adaptation théâtrale est marquée par différents thèmes, dont le premier : le deuil. Dès la scène 2, on assiste à la mort de la mère de Sandra, qui nous conduira ainsi à de nouveaux thèmes. Cette mort poursuivra et hantera même notre protagoniste, devenant une véritable obsession qui l’empêche de vivre, mais ce n’est pas la seule à être face à la difficulté du deuil. Il y a également le prince, bien que lui y ait un rapport tout à fait différent : il ne s’est pas que sa mère est morte et gobe depuis dix ans le mensonge faramineux de son père, comme quoi sa mère est coincée dans les transports en commun à cause des grèves. ( On sait que la sncf, c’est pas toujours ça – mais quand même ! ) Il faut donc que Sandra intervienne et lui fasse voir la réalité pour que tout deux s’entraident à faire leur deuil, étant bénéfiques l’un à l’autre.
Vous l’aurez peut-être déduit vous-même, mais autre thème majeur : le temps – qu’il passe ou en général. Le prince qui attend durant dix ans un coup de téléphone de sa mère, Sandra qui porte une énorme montre à son poignet qui sonne toutes les 5 minutes afin de ne pas oublier de penser à sa mère, la Bonne Fée qui parle de sa vie interminable et de l’ennui qui suit tant d’années d’existence, la belle-mère qui ne veut pas subir la vieillesse dût au temps et qui fait tout pour paraître plus jeune que son âge. Bon, le dernier exemple relève aussi le thème de l’apparence, marqué par un autre événement dans cette pièce ( la scène du bal ), mais vous voyez que le temps est omniprésent.
Dans la quatrième de couverture est cité le malentendu. Dès la scène d’exposition, nous avons la voix de la narratrice qui introduit l’histoire, et qui dit que « Les mots sont très utiles, mais ils peuvent être aussi dangereux. » Cette phrase peut être interprétée de différentes manières, mais dans le cadre du conte, explique l’incompréhension de Sandra suite aux dernières paroles de sa mère qui lui causeront cette obsession maladive et destructrice. Cette dernière entraîne le dernier thème que je souhaite évoquer : le dénigrement. Notre Cendrillon s’interdit de vivre en pensant sans cesse à sa mère, ou plutôt, en se forçant à penser à elle, chose qui devient une obligation et donc, une punition pour elle. Culpabilisant de ne pas assez penser à elle, d’oublier, de porter son attention sur autre chose, elle décide d’accepter toutes les tâches ménagères ingrates que sa belle-mère peut lui proposer, quitte à souffrir, à ne plus prendre soin d’elle, etc.

Passons enfin à un avis plus personnel. Me détacher du Disney et avoir une version plus « noire » si j’ose dire de Cendrillon m’a pas mal plu, d’autant plus que les thèmes m’ont énormément parlé. Cependant, ce ne fut pas du tout un coup de coeur, et je ne peux même pas dire que j’ai beaucoup aimé : disons que je suis mitigée cochon d’Inde face à cette lecture ! J’ai détesté cette absence d’écoute entre les personnages, certains d’entre eux n’existent même plus ( je vise le père, présent dans l’oeuvre, qui parle etc, mais qui est réduit à être l’esclave de la belle-mère presque et qui à certains moments est véritablement invisibles aux yeux de sa femme. ). Il y a une incompréhension constante et chaque personnage me semble plus ou moins dans sa bulle, à l’exception des entrevues Sandra/Prince. D’ailleurs, ce personnage masculin est celui qui m’a le plus plu, bien qu’un peu bêta pour croire à l’aberration de son père m’enfin. C’est le seul qui parle normalement, sans toute la grossièreté que l’on trouve chez les autres personnages. Je ne vois pas l’utilité de ce registre de langage dans la pièce pour être honnête.
Sorte de personnage supplémentaire à l’oeuvre, nous avons la voix de la narratrice. Il faut savoir que dans la mise en scène, il s’agit donc d’une voix féminine, représentée sur le plateau par un homme mimant des gestes, sorte de chorégraphie de la langue des signes, avec des mots apparaissant à l’arrière. Je ne suis pas réticente à cette idée, et je la trouve plutôt intéressante en début et fin de pièce, mais je ne vois pas spécialement l’intérêt au cours de la pièce, mise à part  » passer quelques scènes plus rapidement en les narrant ».
En tant que bonne mitigée face à l’oeuvre, la note qui exprime mon ressenti semble évidente.

Note : tea_and_books_avatar_by_kezzi_rose-d5xt05atea_and_books_avatar_by_kezzi_rose-d5xt05ahot_cup_of_tea_by_mouiikara (2.5/5)

 

J’espère que ce premier article sur les différentes réécritures – autres que par le biais du cinéma – vous aura intéressé ! Et si vous voulez voir ce que donne la mise en scène, vous avez juste en dessous un avant-goût.

Quant à vous, avouez-vous vu ou lu la pièce ? Que pensez-vous de cette adaptation ?

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2 réflexions sur “Un conte mis en scène ? Les réécritures : Cendrillon, de Joël Pommerat.

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